Crans-Montana : « Il va falloir guetter la lumière dans ces ténèbres terribles »
Un mois après l’incendie du bar le Constellation à Crans-Montana, qui a fait 40 morts et 116 blessés dans la nuit du 31 décembre 2025 au 1er janvier 2026, la douleur demeure. « Le Valais est un petit village. Tous les jeunes ici connaissent quelqu’un qui est directement ou indirectement touché, confie Pierre-Yves Maillard, vicaire général du diocèse de Sion. On est encore en plein dedans : même si nous ne sommes plus dans l’immédiat de l’émotion, les événements restent très proches. » Il coordonne une veillée de prière œcuménique le 1er février 2026, à la cathédrale de Sion. Un temps de prière « simple », en français et en suisse allemand, « dans l’esprit de Taizé » afin qu’il soit « accessible au plus grand nombre ».
Cette initiative du diocèse de Sion et de l’Église réformée du Valais vise à « accompagner les personnes, au-delà d’un jour et même d’un mois ». « C’est encore un long chemin, poursuit le vicaire général, il va falloir guetter la lumière dans ces ténèbres terribles. » Joint par téléphone, il voit depuis sa fenêtre un établissement scolaire dans lequel étaient scolarisées deux jeunes victimes. « J’ai lu le témoignage d’une psychologue parlant d’un traumatisme collectif, et cela correspond bien à ce que je ressens autour de moi », observe-t-il.
Face à ce drame qui a fait brutalement irruption à l’aube de 2026, « l’Église essaye d’accompagner par la prière, la présence, l’écoute ». Signe d’un besoin, dans les jours qui ont suivi le drame, le site internet du diocèse et les réseaux sociaux de la pastorale jeunesse, « T’as où la foi », ont enregistré des dizaines de milliers de visites. « Dès la messe du 1er janvier, présidée à Crans-Montana par notre évêque, nous avons été émus par tous les gens, en particulier les jeunes, venus se rassembler… Nous voulons leur transmettre qu’ils ne sont pas seuls ».
« Touchées spirituellement ou émotionnellement »
À Lutry, au bord du Lac Léman, petite commune durement touchée puisque sept jeunes membres ou proches du club de football local sont décédés et cinq sont grands brûlés, l’atmosphère reste lourde. « Dans et devant le temple, les gens continuent de déposer des fleurs et des bougies, ce qui manifeste un besoin, constate le pasteur de l’Église réformée du canton de Vaud, Alain Brouze. Ce sont des deuils difficiles, et c’est un chemin sur lequel nous proposons notre présence. Il y a aussi les proches et les grands brûlés que nous soutenons par la prière et pastoralement. »
Dans le temple, une permanence hebdomadaire de ministres du culte catholiques et protestants est proposée pour accueillir ces personnes. « Il y a aussi toutes celles qui sont touchées spirituellement ou émotionnellement, qui se posent des questions », observe Alain Brouze. Il se dit ému par les jeunes « qui ont démontré par leurs témoignages qu’ils avaient des ressources. Ils sont exemplaires à bien des égards ».
Le pasteur ira aussi rencontrer ceux qui seront présents lors d’une marche blanche, le 31 janvier à Lutry, organisée par des jeunes, pour « refuser le silence et l’oubli » et « pour que les responsables répondent de leurs actes », indique notamment le tract.
« Un besoin d’écoute »
« On sent que l’émotion est intacte », glisse une aumônière protestante de prison, Véronique Julier, qui vit non loin de Lutry. Au lendemain du drame, cette ancienne monitrice de ski de Crans-Montana, ancienne habituée du « Constel' », très marquée, a écrit une chanson méditative en hommage aux victimes de l’incendie, intitulée Vous dansez encore.Diffusée sur YouTube, elle comptabilise près de 107 000 vues et a été reprise lors de funérailles de victimes.
« On sent un besoin d’écoute, d’espaces de prière et de recueillement qui se manifeste d’une paroisse à l’autre, sans frontières entre lieux de cultes protestants ou catholiques, décrit Véronique Julier. Par rapport à la chanson, je reçois des lettres, des messages de gens qui me remercient pour le texte, qui me disent qu’il les porte au niveau de leurs émotions. Il me semble que l’on peut être tous atterrés de ce qu’il s’est passé, dans un deuil très fort, et croire en même temps que ces jeunes peuvent être dans la joie là où ils sont. »
Solidarité collective
« Là-haut » – comme disent les habitants de la plaine pour parler de la station montagnarde sinistrée –, « les gens sont encore habités par le drame », explique le curé de Lens, dans le secteur paroissial de Crans-Montana, Pablo Pico. Lui-même avait été appelé par les autorités en tant qu’aumônier pour rejoindre la cellule de crise sur place, juste après l’incendie. Il garde le contact avec des familles qu’il a accompagnées. « Pour ne pas oublier toutes ces familles et ce drame, les gens ont besoin d’en parler, d’extérioriser, de le porter dans la prière. »
À Montana, un petit autel du souvenir est toujours là, devant la chapelle. Il y a encore du passage. « Il faudra du temps. Sans tomber dans le dolorisme, on n’a pas envie de passer trop vite à autre chose. Cela fait partie du processus de deuil », ajoute Pablo Pico. Dans une des églises du secteur, la mère d’un pompier très touché a proposé une prière mensuelle spécifique lors du temps d’adoration paroissial.
« Il y a beaucoup de souffrance, réagit José Mittaz, chanoine du Grand-Saint-Bernard, originaire de Crans-Montana. Au côté des familles, touchées en premier lieu, nous sommes tous atteints. » À ce contexte lourd pour les habitants de la station, s’ajoute la réalité complexe de l’enquête pénale ou celle d’enjeux d’indemnisation pesant sur la commune. « Chrétiens ou non », il veut rendre hommage à la solidarité collective forte, « couleur d’Évangile », de « tous les corps professionnels et civils » dans le drame.
Compassion silencieuse
Le pasteur réformé et ancien pompier Pierre Bader a, lui, coordonné l’équipe de soutien d’urgence du canton de Vaud qui est intervenue sur place, mandatée par la police pour accompagner les annonces de décès. Il se dit impressionné par les réactions « adaptées des Églises », « proposant des événements spirituels, souvent œcuméniques, des veillées silencieuses montés rapidement, qui ont drainé des milliers de personnes ».
Lui confie personnellement avoir été « profondément touché » et « mettre du temps à récupérer » : « En Suisse je pense qu’il y aura un avant et un après Crans-Montana, et pas seulement en matière de réglementation incendie. Ce drame va nous accompagner. » Face à l’incompréhensible, le pasteur évoque la compassion silencieuse et le fait de respecter le rythme de la personne atteinte, en offrant « un pas devant l’autre », « des bouts de consolation et d’espérance ».
« Il y a le drame, la souffrance, il y a parfois la révolte, la haine, mais il y a aussi une soif d’être consolé, témoigne Patricia, dont la fille a failli se rendre au Constellation le soir du drame et y a perdu une amie. Et je pense qu’il n’y a que Dieu qui puisse le faire. » Elle a organisé le 3 janvier 2026 une veillée de prière et d’adoration pour les victimes dans la paroisse catholique de Chalais (Valais), d’où sont originaires deux jeunes filles hospitalisées depuis l’incendie.
« Prier pour les personnes qui sont au cœur du drame m’est apparu comme la seule chose que je pouvais faire. Le 3 janvier, l’Église était remplie, avec des gens que l’on ne connaissait pas forcément. Nous avons eu une soirée très profonde. » Aujourd’hui, Patricia s’est détachée des informations « qui nous déstabilisent et nous plombent le moral » : « On essaye de voir que Dieu est présent dans ces moments terribles et s’occupe de chacun avec bienveillance. On essaye aussi de se faire proches les uns des autres, pour que la vie continue malgré tout. »
Par Laurence Faure, publié le 30/01/2026 dans l’hebdomadaire “La Vie”